CHAPITRE II

Les systèmes électroniques réagissaient au métabolisme du professeur Baslow, ce qui lui permit, sans rien demander à personne, sans présenter la moindre carte, sans encourir les demandes si courtoises soient-elles des sentinelles, d’accéder à l’alvéole suprême de l’Inter.

Là, alerté par bioradio (un poste miniature que les gradés de l’île spatiale portaient tous charnellement incrusté près de la trompe d’Eustache), le commandant de bord l’attendait.

Deux hommes de fer, deux caractères. Peut-être ne s’aimaient-ils pas. En tout cas, ils s’estimaient.

— Satisfait, professeur ?

La réponse ne vint pas.

Non que Baslow n’eût pas ouvert la bouche, mais parce que les parois, le plancher métallique, le plafond, et alentour tous les départements de l’île, et sans doute l’île tout entière s’étaient mis à vibrer de façon inquiétante, que le centre de gravité artificiellement maintenu était perturbé, qu’il parut soudain que la gigantesque station fût atteinte dans ses œuvres vives.

Cela dura moins d’une minute, durant laquelle les deux hommes, perdant subitement de leurs allures un peu guindées, de leur dignité inhérente aux postes élevés qu’ils occupaient, ne furent plus que deux individus déséquilibrés, avec ce rien de grotesque qui émane d’une telle attitude.

Heureusement, aucun observateur n’eut à sourire du professeur Baslow et du commandant Flower, pour l’excellente raison qu’ils étaient seuls dans le poste de commandement, et d’ailleurs que vraisemblablement tous ceux qu’emportait l’Inter devaient subir semblable choc.

Et puis cela se calma. Les vibrations s’effacèrent, se perdirent. L’île A-l retrouva sa stabilité.

Les deux hommes se regardaient, un peu pâles.

— Cela recommence !

— Ils ne renoncent pas !

— Sait-on quelque chose ?

— L’Interpol-Interplan3 a envoyé ses meilleurs limiers. Non seulement à travers le Marter-vénux4, mais encore dans les planètes alliées des systèmes voisins. On se perd en conjectures… Une organisation, pas forcément interplanétaire. Il est possible que ces gens-là soient originaires d’une seule et même planète, ou au moins d’un monde unique. Leur but ?…

Flower soupira :

— L’hégémonie mondiale, naturellement… Nous n’avons pas connu, sinon à travers les manuels d’histoire, l’époque où quelque forcené entraînait un peuple avec lui et tentait de lui conférer (pour sa propre folie) la domination de l’astre. A présent, une planète à conquérir, à asservir, ne suffit plus. Il leur faut un univers.

— Nous n’en sommes pas là, ricana Baslow. J’imagine que nos services de sécurité…

— Sont déjà au travail ! N’en doutez pas. Dans un instant, on m’apportera un rapport…

Il haussa les épaules.

— Négatif, bien entendu, toujours négatif. Je n’aurai qu’à rendre compte à nos gouvernants. L’A-1 a été attaquée une fois encore et… on ne sait pas pourquoi, ni comment, ni par qui…

Il y eut un instant de silence Tous deux réfléchissaient.

— Pensez-vous, commandant, qu’à un certain moment cela puisse devenir dangereux ? Vraiment dangereux ?

— C’est-à-dire que l’île tout entière puisse être détruite ? Oui, je le crois, professeur.

— Nous n’avons aucune défense ?

— Personne ne sachant à quel ennemi nous avons à faire ni quel procédé il utilise, il est difficile de trouver une parade.

Les lèvres de Baslow se crispèrent :

— Devons-nous prendre la décision ?

— Les règlements nous en font maîtres, vous et moi.

— Il semble donc que le présent incident soit de nature à brusquer les choses, n’est-ce point votre avis ?

— De toute façon, fit Flower avec un sourire glacé, je supposais déjà que votre visite n’avait d’autre but que de me parler du plan XX.

Baslow, lui aussi, sourit. Sourire semblable, dénué de chaleur, comme il sied entre deux hommes chargés de formidables responsabilités et qui n’ont que faire des considérations, encore moins des sentiments.

— Ainsi, dit Baslow, il n’est pas impossible que les mystérieux adversaires, s’ils commencent à sévir contre notre Inter, n’aient visé le secret de nos expériences. Ce qu’il importe de protéger à tout prix.

Flower eut un geste évasif, mais qui pouvait passer pour une approbation.

— Le processus de travail pour la captation et surtout l’utilisation des ondes que, faute de mieux, un de mes confrères a décorées de l’adjectif « infernales » n’appartient, jusqu’à présent, à aucun homme isolé. Il s’agit, vous ne l’ignorez pas, d’un ensemble, d’un complexe, comme c’est le cas pour beaucoup d’inventions contemporaines et pour leur mise en application. Il est en effet impensable, sans jeu de mots, qu’un seul cerveau puisse à la fois enregistrer la masse des données basales parallèlement au formidable potentiel de directions diverses afférant à la réalisation. Et pourtant…

— Et pourtant, cette accumulation de sapience constitue justement l’aboutissement du plan XX, fit Flower. Jusqu’à présent, seul un ordinateur pouvait savoir tout cela. Désormais, vous allez avoir l’honneur…

Baslow l’interrompit du geste :

— Excusez-moi ! En la circonstance, je ne suis qu’un exécutant.

— Mais le dépositaire d’un tel secret… le cerveau humain, simplement humain qui va fixer dans ses neurones la prodigieuse matière scientifique permettant à la fois de recevoir les ondes infernales et de s’en servir, cela ne relève-t-il pas de vous ?

— Puisque nous sommes d’accord sur ce point, je vais me mettre au travail sans tarder !

Quelques instants après, ayant obtenu le feu vert du maître du bord, Baslow rejoignait le département laboratoire.

Ses trois assistants l’attendaient : le sportif Éric Verdin, Karine Villec, une blonde terrienne, et Yal-Dan, née aux feux de l’étoile de Barnard.

— Ainsi que je vous l’ai laissé entendre, dit un peu sèchement Baslow, nous allons appliquer le plan XX.

Il n’ajouta rien, ne fit pas un seul geste supplémentaire.

À partir de cet instant tout se déroula à peu près en silence, à l’exception des quelques propos indispensables afférant à une expérience d’une importance et d’une délicatesse telles.

Certes, dès la phrase prononcée par Baslow, les visages des trois jeunes gens avaient légèrement tressailli, indiquant la forte impression qu’ils ressentaient.

On n’avait pas même évoqué l’incident récent, l’attaque d’un invisible ennemi contre la stabilité de l’Inter, attaque qui n’était pas la première et semblait correspondre à une action énigmatique entreprise contre le Marter-vénux en général, contre l’île A-l en particulier.

Mais, avec la précision, l’automatisme froid et méthodique de laborantins, de chirurgiens, ils allaient tous les trois, dans les moments qui suivirent, se comporter à l’instar des hôtes d’une salle d’opération.

Nul, hormis eux quatre, ne devait pénétrer dans cette partie de l’île spatiale durant l’expérience. Flower avait d’ailleurs donné des ordres en conséquence.

Par ailleurs, eu égard au système de magnétisme des issues, réglé rigoureusement sur le métabolisme des initiés, on ne craignait aucune indiscrétion, aucune intrusion inopportune.

Ils allaient, ils venaient, avec des allures robotiques. Le plan XX était déclenché et chacun savait ce qu’il devait faire.

Dans leurs tenues blanches, seyantes et cependant inhumaines, ils réglaient les délicats appareils, ils cherchaient les fréquences, ils connectaient les joints les plus subtils.

Yal-Dan obtenait le contact avec trois ordinateurs situés sur la Terre et qui allaient fournir par sidéroradio un important potentiel de renseignements, si important qu’on l’avait volontairement dispersé en ces trois points différents, autant pour ne pas surcharger un seul appareil que pour éventuellement dérouter un ennemi trop indiscret.

Un quatrième ordinateur, situé dans le laboratoire même, allait, lui, apporter les clés les plus importantes de l’immense accumulation d’éléments se rapportant au plan XX, lequel avait pour but de placer dans le mystère d’un seul cerveau humain la totalité des connaissances relatives aux ondes infernales.

Karine s’appliquait à disposer un réseau compliqués de fils, d’électrodes, vers deux fauteuils surmontés de deux casques suspendus à une sorte de potence, de telle sorte que les éventuels occupants des sièges auraient le crâne soumis à une irradiation émanant précisément de ces casques volants.

Au centre de la plus vaste pièce du département scientifique, on voyait osciller le grand prisme dont on parlait beaucoup hors de cette zone, mais dont en fait la généralité ignorait la véritable nature et plus encore la destination.

C’était Éric qui en était chargé plus particulièrement. Minutieusement, il se penchait sur un tableau de commandes et ses doigts glissaient, effleurant à peine les touches, avec la subtilité d’un musicien caressant son clavier. Et ce n’étaient pas seulement des sons qui émanaient de cette sphère prismoïde, mais aussi des lueurs, des images fugaces, une aura incroyablement diversifiée et colorée, une sorte d’hypercinéma en reliefcolor, aux émissions si rapides qu’on pouvait à peine les saisir.

Le professeur Baslow ne regardait pas ses laborantins, ne supervisait personne. Il avait en eux une confiance absolue ; il savait que les trois obtiendraient un maximum de résultats et que tout serait en ordre au moment voulu.

Il vint, ce moment. À tour de rôle, Yal-Dan, Karine et Éric se tournèrent vers le maître et dirent ce simple mot :

— Prêt.

Baslow acquiesça d’un hochement de tête et se dirigea vers l’un des fauteuils.

Avant de s’y asseoir, il dit cette simple phrase :

— J’ai décidé que ce serait vous, Éric, qui serviriez de témoin. Yal-Dan prendra place à la table de mixage des ordinateurs tandis que Karine vous remplacera à celle du prisme.

Ils ne bronchèrent pas. Cette distribution des rôles, annoncée seulement en dernière minute, ne les surprenait pas. Il avait été décidé en effet que jusqu’au suprême moment, on ignorerait qui serait désigné.

Pour le rôle de témoin.

Mot pudique dissimulant la véritable nature de l’élu. A savoir le suppléant, le double de celui dont le cerveau allait recevoir la plus formidable condensation de connaissances inhérente à un seul fait : le problème des ondes infernales.

Les yeux des filles brillaient. L’une ou l’autre d’entre elles, voire le professeur lui-même cédant la première place (mais en principe seulement l’un d’eux quatre) pouvait devenir ce subtil et dangereux personnage. Ils avaient même envisagé qu’on se servît d’un élément extérieur au laboratoire et pu supposer que, par exemple, Marts le condamné fût celui-là.

Il n’en était rien. Baslow, peut-être avec l’accord, non seulement du commandant Flower mais aussi d’autorités supérieures, désignait Éric Verdin.

Les deux filles en éprouvaient-elles quelque jalousie ? Nullement sans doute, encore qu’elles eussent les mêmes droits que leur compagnon, du moins sur le plan scientifique. Mais après tout, le « témoin » allait devenir, nul n’en doutait parmi les initiés, une véritable bombe atomique à l’échelon cosmique presque aussi importante que la bombe Baslow.

Parce que c’était Baslow qui allait, lui seul, emmagasiner la totalité des renseignements. Ce qui lui revenait de droit. Cependant, un homme est mortel et il était nécessaire qu’il eût au moins un suppléant. Si bien qu’Éric était désormais quelque chose comme son double cérébral, mais disposant seulement d’une sorte de « digest » des éléments nécessaires à la grande expérience.

Le « témoin ». Infiniment moins important que l’homme-encyclopédie qu’allait devenir Baslow lui-même, mais cependant très supérieur à ses collègues.

Nul n’ayant fait d’observation, les deux hommes prirent place sur les deux sièges et Karine régla les casques volants au-dessus de leurs têtes.

Le travail commença.

Quatre ordinateurs d’une part (trois terrestres et celui de l’Inter), et l’énorme prisme qui captait directement les mystérieuses ondes infernales, allaient, et ce pendant plusieurs heures, irradier le cerveau du professeur Baslow de telle sorte que lui, qui avait jusque-là tout supervisé, et seulement cela serait en mesure de répondre définitivement aux questions les plus diverses concernant lesdites ondes, de façon également à recréer à tout moment d’autres équipes, d’autres laboratoires, façonner d’autres assistants pour tout reprendre de zéro en cas de destruction de l'île, des ordinateurs adéquats, voire des divers laborantins tous azimuts qui avaient travaillé à l’ensemble de l’entreprise.

Éric, lui, avait un rôle important, quoique secondaire. Branché sur un tableau spécial, il servait de cobaye. C’était sur son organisme que se reflétaient les émotions, les réactions, les moindres tressaillements de Baslow. Le professeur, en dépit de sa vaste science, ne pouvait à lui seul tout savoir. Maintenant il allait le devenir, cet homme hypervolté, enivré d’une connaissance fantastique.

Mais eu égard à la délicatesse d’un tel travail sur un cerveau, il y avait le reflet, le miroir vivant que devenait Éric.

De telle sorte, le jeune homme connaîtrait beaucoup de choses (il en savait déjà pas mal) mais on avait calculé l’apport – passant en quelque sorte à travers lui – de façon à ce qu’il ne fût « mis au courant » que de façon fragmentaire, voire embryonnaire.

Il saurait « partiellement » la vérité. Seul, Baslow la posséderait en totalité. Les gouvernants de la fédération du système solaire attribuaient tant d’importance à l’affaire qu’ils avaient jusque-là refusé à un seul de posséder la clé majeure, l’unicité leur semblant dangereuse. On pensait moins à une trahison qu’à une indiscrétion. L’ennemi pouvait kidnapper un individu, le faire parler par tous les moyens possibles.

Et pourtant, contradictoirement, on y arrivait. Parce qu’au départ nul n’avait connu l’ennemi invisible, parce que brusquement il fallait retourner la situation.

Baslow était évidemment le personnage idéal. Mais on ne s’en tiendrait pas là. Il était prévu de l’envoyer secrètement dans une planète lointaine, pour y reprendre ses travaux avec d’autres équipes, après que son cerveau eut été soigneusement sondé et ses connaissances reportées sur d’autres ordinateurs. L’île spatiale A-l, nul n’en doutait, n’était plus sûre.

Baslow, pendant que ses laborantins œuvraient, avait de son côté procédé à diverses mises au point. Ainsi, ni Éric, ni Karine, ni sans doute Yal-Dan n’avaient remarqué en détail les manipulations auxquelles il s’était livré. En vérité, il y avait certains rouages, sur la complexité générale, dont ils ignoraient eux-mêmes le véritable sens, le professeur devant demeurer le seul à savoir.

Et cela dura très longtemps.

Absorbés, passionnés par l’expérience, ils oubliaient tout et ne ressentaient aucune nécessité humaine. Il fallait aller jusqu’au bout et ils y allèrent.

Enfin on coupa les contacts, on débrancha les plots, on éteignit les voyants.

Baslow, immobile, le visage fermé, semblait dormir. Il était évident qu’il était las, très las. Les deux jeunes femmes, négligeant Éric pour le moment, s’occupèrent du maître, l’aidèrent à se lever. Elles le conduisirent à sa cabine, et il fut réconforté, douché, restauré, étendu enfin sur un lit relax.

Elles se retirèrent discrètement. Il avait besoin d’un long repos et les deux jeunes femmes n’avaient pu considérer sans un profond respect, une admiration sans bornes, ce crâne enfermant un cerveau dans lequel, pratiquement de façon inconsciente, s’étaient inscrites toutes les données d’un titanesque problème.

Elles revinrent à Éric.

Il était fatigué, lui aussi, mais demeurait très gai. Après tout, son rôle, pour important qu’il fût, ne pouvait s’assimiler à celui du professeur. Certes, il avait lui aussi emmagasiné bien des éléments, mais justement de telle sorte qu’il eût été incapable (cela avait été voulu et savamment calculé) de livrer, volontairement ou non, le grand secret à des interrogateurs, voire à des tortionnaires ou même à des sondeurs de cerveau.

On rendit compte au commandant Flower, lequel à son tour avertit l’autorité.

Le tout en code, bien entendu, dans l’espoir que l’adversaire ne fût pas encore en mesure de déchiffrer les messages, ce qui restait à prouver.

Du moins avait-on pris les précautions majeures. Le secret était enfoui dans un seul cerveau. Encore convenait-il de le protéger, ce cerveau, de le mettre en lieu sûr. Et de lui faire retransmettre son précieux fardeau de connaissances.

Le travail inverse serait alors effectué, dans un monde lointain, choisi dans le plus grand secret.

Ensuite…

Ensuite, le professeur Baslow, quoi qu’il en fût, deviendrait dangereux. Parce que vulnérable. Il importerait que, le transfert une fois terminé, il ne fût plus en mesure de fournir, une deuxième fois et à des indésirables, le même total de science.

Que ferait-on de lui ? Le cerveau unique ne pouvait subsister longtemps.

Aussi en pareil cas, cela deviendrait l’affaire de certains services secrets. Comme il en existe depuis toujours, et sous tous les régimes.

 

3 Police Interplanétaire

4 Confédération des planètes du système solaire